30 octobre 2015

LA LOI SALIQUE

                                                                               

   Elle est parfois invoquée pour argumenter en faveur de la misogynie de l’Eglise qui aurait ainsi empêché par son influence que les femmes puissent accéder au trône de France. En fait, tout est faux dans ces allégations. Cette « loi », à l’origine n’est pas une loi de constitution politique et elle ne vient pas de l’Eglise. Il s’agit là d’une légende à partir de la création d’un faux au début du XVème siècle. On ne peut effacer d’un trait reines et régentes sans oublier les abbesses qui exercèrent réellement le pouvoir sur les terres chrétiennes d’Europe pendant plus de mille ans depuis les premiers Francs saliens. Dans tous les grands fiefs, à un moment ou à un autre, des femmes ont gouverné.  Illustrons par des reines des premières dynasties, mères souveraines dans la minorité de leurs enfants : BRUNEHILDE et FREDEGONDE, par des veuves héritières du royaume : NANTHILDE, BATHILDE, BERTRADE, par la présence au pouvoir de BLANCHE DE CASTILLE, d’ANNE DE BEAUJEU, désignée par son père LOUIS XI comme régente durant la minorité de CHARLES VIII, d’ANNE DE FRANCE, de LOUISE DE SAVOIE ou de CATHERINE DE MEDECIS. De 1160 à 1261, sept femmes se sont succédé à la tête du comté de Boulogne. MAHAUT II, comtesse de Nevers, mariée au duc EUDES IV DE BOURGOGNE, partage en mourant ses Etats entre ses trois filles. JEANNE Ière, comtesse de Champagne et de Brie, reine de Navarre, conserve personnellement ces fiefs et ce royaume, bien que mariée à PHILIPPE LE BEL. PIERRE DE DREUX, dit MAUCLERC (1190-1250), ne dû qu’à son mariage avec la duchesse héritière de Bretagne, d’obtenir la couronne ducale. La comtesse MATHILDE règne sur la Toscane et l’Emilie pendant un demi-siècle (1076-1125). JEANNE Ière est reine de Naples au XIVème siècle pendant près de 40 ans. De même, le royaume franc de Jérusalem connaîtra de nombreuses souveraines, comme MELISENDE et ses petites-filles SIBYLLE et MARIE. Les exemples sont innombrables.

  La loi salique fut rédigée à la fin du règne de CLOVIS, entre 507 et 511. Elle fait partie d’un des « codes barbares » dont les peuples germaniques se dotèrent de concert à la fin du Vème siècle. Burgondes, Bavarois, Wisigoths, Lombards, Alamans et les fameux Francs saliens. Elle devait être complétée ensuite pendant toute l’époque franque. Elle se présentait comme un accord conclu entre les Francs et leur chef et s’inscrivait dans le contexte chrétien du roi pacificateur. Après l’époque carolingienne, elle ne fut plus guère d’actualité. C’est un texte qui relève du droit privé et qui n’a rien à voir avec une constitution politique. L’article de loi qui servit plus tard à bâtir la fable de l’exclusion des femmes du trône de France traite des « alleux », terme qui désigne les biens propres. Voici ce qu’il indique : « Concernant la terre salique, qu’aucune portion de l’héritage n’aille aux femmes, mais que toute la terre aille au sexe masculin. » Non seulement il n’est pas question ici d’une quelconque transmission du pouvoir, mais l’adjectif « salique » ne désigne qu’une portion de l’héritage, celui de la terre ancestrale. Or, au Vème siècle, les premières terres « ancestrales » des Francs saliens à l’ouest du Rhin étaient des tenures militaires, concédées par le fisc impérial aux soldats frontaliers pour leur service armé, et donc réservées aux hommes.

  Contrairement à ce que l’on croit généralement, ce ne fut pas la loi salique mais des coutumes qui permirent de régler les problèmes de dévolution de la couronne au début du XIVème siècle. Il se trouve que, pendant plus de trois siècles, les capétiens ont toujours eu des fils pour leur succéder. En 1316, cependant, mourait LOUIS X LE HUTIN, fils aîné de PHILIPPE IV LE BEL. Il ne laissait qu’une fille, mais sa seconde épouse, était enceinte. Il fallait attendre la naissance pour décider de la succession. L’enfant fut un fils qui mourut au bout de peu de jours. PHILIPPE, le second fils de PHILIPPE LE BEL, se fit sacrer alors roi à Reims. Ainsi, bien que des femmes aient été admises à succéder à la couronne dans certains royaumes et puissent, en France, succéder aux fiefs selon certaines coutumes, JEANNE DE NAVARRE fut exclue de la succession au profit de son oncle. La coutume de masculinité était désormais formulée officiellement bien qu’elle existât déjà. Le précédent se répéta et la coutume fut bien établie. PHILIPPE V LE LONG mourut en 1322 ; il ne laissait, lui aussi, que des filles et son frère, CHARLES IV, lui succéda sans contestation. Le principe de la masculinité fut dégagé par l’analyse de la pratique : les précédents montraient qu’une fille, fut-elle l’aînée, n’avait jamais occupé le trône et que le fils puîné lui avait toujours été préféré. Sous la dynastie capétienne, des usages répétés formèrent cette coutume. Pour renforcer cette solution tirée de la pratique, mais non pour la fonder, un certain nombre d’arguments purent être invoqués tel celui du droit romain qui excluait les femmes des offices publics. La crainte était qu’une femme venant à la couronne, celle-ci tombe en la domination  de quelque étranger par mariage. C’est bien ce problème de succession qui est d’ailleurs à l’origine de la Guerre de Cent Ans.

  La loi salique ne fut exhumée qu’en 1358. Elle ne fut donc pas invoquée lors des successions des fils de PHILIPPE LE BEL. Après la mort de CHARLES VI, deux prétendants se trouvent en lice, EDOUARD III, roi d’Angleterre et PHILIPPE DE VALOIS. C’est dans ce contexte que JEAN DE MONTREUIL produit, en 1408 ou 1409, le faux en écriture : la loi salique nouvelle version. Elle lui permet de conforter la légitimité des VALOIS contestée depuis qu’ils se sont emparés du trône au détriment de JEANNE DE FRANCE, fillette de 5 ans et unique héritière en droite ligne de la Couronne. Et d’écarter juridiquement les femmes du pouvoir. En changeant simplement, dans le texte original de l’article 6 de la loi salique, le mot « terre » par le mot « royaume » pour signifier que la disposition avait bien un sens politique. Puis, pour finir, d’imposer aux souverains une loi qui leur préexiste, sur laquelle ils n’ont donc pas de prise. Il pensait renforcer ainsi la position du roi de France face aux prétentions anglaises puisque l’antiquité de cette disposition leur apparaissait plus convaincante que l’origine coutumière des règles de dévolution du trône. A partir de cette date rien n’arrêtera la légende.

  Cette même confusion de la règle de masculinité et de la loi salique apparaît encore dans « l’Arrêt dit de la loi salique » rendu le 23 juin 1593 par le Parlement de Paris, un mois avant l’abjuration d’HENRI DE NAVARRE, pour sauvegarder l’avenir du trône, n’ignorant plus l’intention du béarnais de devenir catholique. Là aussi, la loi salique modifiée sert d’argument d’autorité pour faire face à une grave crise : les guerres de religion. Tout cela, évidemment, n'a rien à voir avec une quelconque volonté de l'Eglise d'écarter les femmes du trône.

 

  Pour aller plus loin :

 Eliane VIENNOT, professeur à l’université de Saint-Etienne et présidente de la Société internationale pour l’étude des femmes de l’Ancien Régime, La France, les Femmes et le pouvoir - L’invention de la loi salique (Vème - XVIème siècle), Perrin, 2006.

  Ivan GOBRY, professeur aux universités de Poitiers puis de Reims, spécialiste de l’histoire médiévale, La Civilisation médiévale, Tallandier, 1999.

  Régine PERNOUD, La femme au temps des cathédrales, Stock, 1980

                                                            


25 octobre 2015

LES "GUERRES DE RELIGION" EN EUROPE DE L'OUEST AUX XVIème et XVIIème SIECLES SONT-ELLES BIEN NOMMEES ?

  En France, huit conflits (1562-1598)

  En Allemagne, la guerre de Trente Ans (1618-1648)

  Dans la mémoire collective, elles se réduisent au massacre de la Saint-Barthélemy par les catholiques (1572) et à la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV (1685). Le manichéisme est évident, les catholiques apparaissent comme intolérants et fanatiques, les protestants comme victimes. En fait, le thème des guerres de religion, comme d’autres événements du passé est utilisé pour donner une image négative du catholicisme et ainsi le discréditer aux yeux de l’opinion. Face à cela, nous apportons ici des informations peu diffusées de nature à changer profondément le regard que l’on porte sur ces événements et leurs acteurs.

  L’expression « Guerres de religion » s’est imposée à partir du XIXe siècle sous l’influence de Michelet et de ses héritiers, historiens défavorables au catholicisme. Avant Michelet, les  « guerres de religion » étaient simplement appelées guerres civiles. On parlait aussi du « temps des troubles ». Les « guerres de religion » en France, mais aussi en Allemagne et en Angleterre ont été en fait des guerres civiles pour le contrôle du pouvoir. La religion y a certes joué un rôle important mais il ne s’agit pas plus de guerres de religion que de guerres politiques.

  Contrairement à ce qu’ont prétendu les discours protestants à l’UNESCO à Paris en 1998, les idées de tolérance et de laïcité étaient étrangères aux protestants de l’époque. Ce qui domine, c’est le principe « cujus regio, ejus religio », ce qui signifie « un roi, une religion ». Les protestants veulent imposer leur religion et s’emparer de l’Etat. L’agression vient du protestantisme et la violence catholique est, à beaucoup d’égard, une réaction instinctive de légitime défense.

  Les guerres de religion représentent finalement un conflit pour le contrôle de l’Etat. Il y a une lutte acharnée pour le pouvoir. Les crises religieuses sont utilisées pour des ambitions politiques. Partout en Europe, le protestantisme a été imposé aux peuples par les rois, les grands seigneurs et leurs armées. On rompt avec Rome, on saisit les biens de l’Eglise et on désigne de nouveaux pasteurs dépendants du pouvoir civil. C’est le cas des Etats allemands, du Danemark, de la Norvège, de l’Islande, de la Suède, de l’Angleterre où Locke, chantre de la tolérance la refuse aux catholiques et où Cromwell, en 1649, fait massacrer ou vendre comme esclaves 40 000 irlandais catholiques. Dans les Provinces Unies, de 1610 à 1700, la proportion des calvinistes passe de 20 à 85%. A Genève, Calvin instaure un Etat théocratique dictatorial. L’intolérance religieuse dans les pays protestants se poursuivra jusqu’à la fin du XIXe siècle.

  L’aspect politique de ces conflits ressort cependant lorsqu’on voit des Etats catholiques soutenir des Etats protestants contre d’autres Etats catholiques, eux-mêmes alliés à des Etats protestants ! 

 

  En France

  Le protestantisme français, au XVIe siècle est calviniste, sectaire, intolérant, brutal, provocateur, conquérant. Calvin, fanatique et même cruel, ne pouvait que conduire aux guerres de religion. L' iconoclasme des calvinistes détruit une grande partie du patrimoine français. Les protestants ont pratiqué sur les églises, les monastères et les objets de culte un vandalisme supérieur à celui des révolutionnaires de 1793. 20 000 églises ou monastères ont été endommagés ou détruits. Parallèlement, les massacres et les atrocités se multiplient, notamment à l’égard des prêtres et des moines. Le massacre dit de « La Michelade » à Nîmes en 1566, six ans avant la Saint-Barthélemy, fait plusieurs centaines de victimes. A Montbrison, puis à Morna, en 1562, les vaincus sont précipités du haut des murailles sur les piques des soldats.

  Un véritable Etat se forme dans l’Etat. C’est un contre-pouvoir. Il est le fait de la noblesse (50%). Les huguenots négocient avec des Etats étrangers tel que l’Angleterre. L’Etat français est mis en péril. Ils apparaissent comme des comploteurs. Ce sont eux qui lancent la plupart des guerres dites « de religion » pour étendre leurs avantages acquis. Chaque conflit se termine par un traité leur garantissant la liberté de culte et plusieurs places fortes. A deux reprises, ils vont jusqu’à tenter l’enlèvement du roi : François II en 1560 et Charles IX en 1567. La même année, Paris subit un siège humiliant de leur part. La Saint-Barthélemy est condamnable, bien sûr, mais elle trouve un terreau dans la peur et l’exaspération du peuple catholique produites par des années d’agressions, de destructions et de provocations. Elle est déclenchée non pour des motifs religieux mais politiques et humains.

  L’Edit de Nantes en 1598 n’était pas meilleur, pas plus tolérant que les précédents, mais il tint car la France était lasse et usée par tant de conflits. Il y avait alors 1 200 000 réformés pour 20 millions de catholiques.

  La tolérance protestante est un mythe. Mieux, l’étude des faits révèle que la France et l’Allemagne catholiques ont reconnu et toléré le protestantisme, ce qui, inversement, n’a pas été le cas du côté des pays protestants. Il n’y a guère qu’en France qu’il y a eu le statut d’une certaine tolérance civile, y compris avant l’édit de Nantes. La France, à l'époque, est le seul pays à avoir admis le dualisme religieux. La révocation de l’édit de Nantes, si condamnable soit-elle, ne rend pas Louis XIV plus intolérant que les souverains des Etats protestants qui, eux, ont pratiqué la répression dès leur arrivée au pouvoir. Le motif n’est pas religieux mais politique. Louis XIV veut consolider l’Etat et achever son unité. N’oublions pas qu’au moment où il abolissait la liberté des protestants dans son royaume, le roi de France était en conflit aigu avec Rome. Le gallicanisme était en passe de devenir un système  politico-religieux contre la volonté du Pape Innocent XI, par ailleurs fort affligé de la révocation de l'Edit de Nantes.

 

11 octobre 2015

L'encyclique CARITAS IN VERITATE de BENOIT XVI

 

Synthèse de Caritas in veritate  (La charité dans la vérité) :

 La troisième encyclique de Benoît XVI, une encyclique sociale, est parue le 29 juin 2009. Son objet principal, comme l’indique le sous-titre, est le DEVELOPPEMENT HUMAIN INTEGRAL. L’idée directrice du Saint-Père est que ce développement est fondé à la fois sur la CHARITE et sur la VERITE sur l’homme. Ce sont des exigences qui doivent être prises en compte sur le plan politique et sur le plan économique. La MONDIALISATION étant devenue un fait, c’est aussi sur ce plan que veut se situer le Pape. Elle est une opportunité pour corriger les dysfonctionnements de l’économie et certains déséquilibres sociaux. Les problèmes de notre temps créent une occasion favorable pour entreprendre une réflexion approfondie sur le sens de l’économie et sur ses finalités.

   Ainsi qu’il le rappelle, à la suite du Concile Vatican II, l’Eglise « n’a pas de solution technique à offrir » mais « elle a une mission de vérité à remplir en faveur d’une société à la mesure de l’homme, de sa dignité et de sa vocation » (n°9). Cela justifie pour elle, d’une part l’élaboration d’une DOCTRINE SOCIALE pour orienter l’action et, d’autre part, une réelle liberté pour exercer un rôle public au-delà de ses activités caritatives et éducatives. Le Pape insiste sur le caractère permanent de cette doctrine qui intègre aussi au cours du temps des éléments nouveaux. Il se réfère particulièrement à la lettre encyclique de Paul VI, POPULORUM PROGRESSIO (1967) dont il célèbre par sa propre encyclique le quarantième anniversaire, certes avec deux années de retard, puisqu’il a tenu à en reporter la publication notamment pour prendre en compte la situation nouvelle produite par la crise financière et ses différents prolongements.

   « La charité est la voie maîtresse de la Doctrine sociale de l’Eglise. » (n°2) énonce t-il d’emblée. « Cependant, ce n’est que dans la vérité que l’amour resplendit. Dépourvu de vérité, l’amour bascule dans le sentimentalisme » et devient ainsi « la proie des émotions et de l’opinion. » (n°3). L’amour dans la vérité demande d’abord et avant tout de connaître et de comprendre l’homme dans toutes ses dimensions, corporelle et spirituelle, naturelle et culturelle, personnelle et sociale. L’encyclique éclaire ainsi peu à peu toutes les dimensions de l’homme pour établir des liens avec le développement authentique et plénier de la personne humaine.

   Le lien le plus fondamental est celui qui relie l’homme à Dieu : Amour et Vérité. La connaissance de ce lien apporte une vision TRANSCENDANTE de la personne. Elle permet de reconnaître en lui « l’image de Dieu. » et fonde ainsi sa DIGNITE inviolable. Dieu est le garant du véritable développement de l’homme. Il suscite en lui la soif d’être plus (n°29).

   La reconnaissance de Dieu créateur conduit l’homme à recevoir la NATURE et sa propre nature comme un don dont il importe de respecter les exigences propres. « La VOCATION elle-même des personnes et des peuples au développement est inscrite dans un dessein qui nous précède et qui constitue pour chacun de nous un devoir à accueillir librement. Ce qui nous précède et nous constitue, l’Amour et la Vérité, nous indique ce qu’est le bien et en quoi consiste notre bonheur. Il nous montre donc la route qui conduit au véritable développement. » (n°52).

   A l’opposé, l’idéologie technocratique qui  absolutise le progrès technique en lui confiant la totalité du processus du développement créé une séparation entre le progrès et son évaluation morale et donc la responsabilité de l’homme lui-même (n°14). « L’humanisme qui exclut Dieu est un humanisme inhumain. » (n°78) car il éloigne l’homme de sa nature et de sa vocation. Les questions suscitées en bioéthique manifestent bien que la « question fondamentale est de savoir si l’homme s’est produit lui-même ou s’il dépend de Dieu. » (n°74).

   La majeure partie de l’encyclique est consacrée à l’impact de la réalité économique sur le progrès humain. Benoît XVI aborde les difficultés des pays pauvres mais aussi certaines évolutions contestables des pays riches. « La conviction de l’exigence d’autonomie de l’ECONOMIE qui ne doit pas tolérer d’influences de caractère moral a conduit l’homme à abuser de l’instrument économique y compris de façon destructrice. » (n°34). « La sphère économique doit être structurée et organisée institutionnellement de façon ETHIQUE. » (n°36). Cette exigence s’applique aussi au « système financier tout entier » qui « doit être orienté vers le soutien d’un développement véritable » et « aux opérateurs financiers » qui « doivent redécouvrir le fondement éthique de leur activité. » (n°65).

   La visée exclusive du profit peut avoir des effets délétères sur les hommes et les peuples. Divers problèmes sont évoqués. La baisse de la souveraineté et du pouvoir politique des Etats en raison du nouveau contexte commercial et financier (n°24). L’affaiblissement des réseaux de protection sociale en contrepartie de la recherche de compétitivité sur le marché mondial (n°25). La mobilité du travail lorsqu’elle créé des difficultés à construire un parcours personnel cohérent dans l’existence (n°25). L’uniformisation des comportements et des styles de vie au détriment des cultures et des identités (n°26). Les nouvelles formes de colonialisme et de dépendance (n°33). La faim (n°27) La question du respect de la vie (n°28). La baisse préoccupante de la natalité dans un nombre grandissant de pays (n°44). La maîtrise responsable de la nature (n°50). Les problématiques énergétiques et la redistribution planétaire (n°49)…Bien d’autres sujets sont encore abordés.

   Face à tous ces constats, l’encyclique rappelle que « c’est l’homme qui est l’auteur, le centre et la fin de toute la vie économique et sociale » (n°25,47) et demande « une nouvelle réflexion globale sur le développement » (n°23) ainsi que l’adoption de « nouveaux styles de vie » (n°51).

    Sans remettre en cause l’économie de marché, Benoît XVI montre qu’il y a grand avantage pour la société humaine à la purifier et à la compléter par l’idée de SOLIDARITE et plus encore par l’idée de FRATERNITE. Il est possible et souhaitable de favoriser à côté de l’entreprise privée tournée vers le profit et des divers types d’entreprises publiques une économie à objectif social reposant sur les responsabilités individuelles (n°38). La solidarité, en effet, ne peut être déléguée seulement à l’Etat (n°38). « L’être humain est fait pour le DON. » (n°34). « Si le développement économique, social et politique veut être authentiquement humain, il doit prendre en considération le principe de GRATUITE comme expression de fraternité (n°34). Ainsi l’homme accomplit sa nature profonde et humanise la société.

   Le Saint Père appelle à une « réforme urgente de l’ONU et de l’architecture économique et financière internationale » (n°67) et à  la mise en place d’une véritable « autorité politique mondiale » (n°67). « Que soit institué un degré supérieur d’organisation à l’échelle internationale de type SUBSIDIAIRE pour la gouvernance de la mondialisation et que soit finalement mis en place un ordre social conforme à l’ordre moral » (n°67). Cela est possible car « de multiples et singulières convergences éthiques se trouvent dans toutes les cultures ». « Elles sont l’expression de la même nature humaine ». « LA LOI MORALE UNIVERSELLE qui en découle est le fondement solide de tout dialogue culturel » (n°59).

   Deux grandes idées peuvent finalement résumer l’encyclique. « Il n’y a pas d’humanisme vrai, s’il n’est pas ouvert à l’absolu. » (n°16) et « A l’origine du sous-développement, il y a un manque de fraternité » (n°19).

    Pour conclure, laissons encore la parole au Saint-Père : « Le développement suppose une attention à la vie spirituelle, une sérieuse considération des expériences de confiance en Dieu, de fraternité spirituelle dans le Christ, de remise de soi à la Providence et à la Miséricorde divine, d’amour et de pardon, de renoncement à soi-même, d’accueil du prochain, de justice et de paix. Tout cela est indispensable pour transformer les « cœurs de pierre » en « cœurs de chair » (Ez. 36,26), au point de rendre la vie sur terre « divine » et, par conséquent, «  plus digne de l’homme. » (n°79).

 

04 octobre 2015

LE SENS CHRETIEN DE LA SOUFFRANCE

A partir de la lettre apostolique de Jean-Paul II, Salvifici doloris du 11/02/1984

 

Quatre manières d’aborder le sujet :

 

1 La souffrance est quasiment inséparable de l’existence terrestre de l’homme. Tout homme expérimente la souffrance. Personne ne peut se targuer d’y avoir échappé. Tous, nous avons déjà souffert, tous, nous aurons encore à souffrir. Et cela quelque soit le lieu, l’époque, l’âge ou la situation sociale. 

  Maintenant, il y a plusieurs sortes de souffrances. On peut toutefois faire une distinction entre la souffrance physique qui concerne le corps et la souffrance morale qui est une « douleur de l’âme » (SD, 5). C’est le cas par exemple de la peur, de l’angoisse ou de la tristesse. 

2 Une autre remarque s’impose : « la Rédemption s’est accomplie par la Croix du Christ, c’est-à-dire par sa souffrance » (SD, 3). Pourquoi le Christ a-t-il choisi ce chemin ? Quel sens a-t-il voulu donner à la souffrance ? 

3 On reproche souvent aux chrétiens d’exalter la souffrance, de subir la souffrance. C’est tout juste si on ne les considère pas comme des masochistes. Qu’en est-il vraiment ? 

4 Enfin, il y a tous ceux qui ne comprennent pas, et ils ont raison, que la souffrance fasse partie de la condition humaine. Si Dieu est Amour, pensent-ils, pourquoi permet-Il cela ? Le christianisme ne proclame-t-il pas que « l’existence est fondamentalement un bien » (SD, 7) que le Créateur est bon et que les créatures sont bonnes ? 

  En fait, explique Jean-Paul II, ce n’est pas la création qui entraîne la souffrance, « l’homme souffre à cause du mal qui est un certain manque, une limitation ou une altération du bien. L’homme souffre, pourrait-on dire, en raison du bien auquel il ne participe pas, dont il est, en un sens, dépossédé ou dont il s’est privé lui-même » (SD, 7).

  

Premier sens de la souffrance : 

Dans l’ordre de la justice, la souffrance peut être une punition. 

 

  Le Dieu de la Révélation est Législateur et Juge. Et cela parce qu’il est le Créateur.

  En conséquence, la violation consciente et libre de ce bien qu’est la création, de la part de l’homme, est non seulement une transgression de la loi, mais en même temps une offense au Créateur qui est le premier Législateur. La punition est alors ce qui garantit l’ordre moral établi par la volonté de Dieu. Il ne s’agit pas d’une action directe de Dieu, mais plutôt d’une conséquence naturelle de nos actes comme les désordres provoqués par la pollution. « De là découle aussi l’une des vérités fondamentales de la foi religieuse fondée également sur la Révélation : Dieu est un juge juste qui récompense le bien  et punit le mal » (SD, 10). A ce point de vue, la souffrance apparaît comme un mal justifié.

  Mais on ne peut s’arrêter à ce premier sens, surtout lorsqu’on voit le drame quotidien de tant de souffrances sans qu’il y ait eu faute, et de tant de fautes sans peines adéquates en retour.

 

Second sens de la souffrance : 

Dans l’ordre de la conversion, la souffrance est une épreuve.

 

  Il s’agit de la souffrance vécue par Job. Celui-ci n’est pas coupable. Sa souffrance est celle d’un innocent. Si le Seigneur consent à éprouver Job par la souffrance, c’est pour montrer la justice de ce dernier. Après avoir souffert, Job est plus fort dans sa fidélité à Dieu. Cela ne signifie pas forcément  que nos épreuves sont envoyées par Dieu pour nous convertir. Non, mais Celui-ci peut transformer en positif ce qui est négatif.

 

Troisième sens de la souffrance : 

Dans l’ordre de la conversion, la souffrance a une valeur éducative

 

  La souffrance nous introduit dans la pénitence qui a pour but de triompher du mal. Jean-Paul II y voit ici l’œuvre de la miséricorde divine. La souffrance, nous ouvre les yeux, nous éduque, nous amène à nous corriger. Ainsi, dans les souffrances infligées par Dieu au peuple élu est contenue une invitation de sa miséricorde qui châtie pour amener à la conversion : « Ces persécutions ont eu lieu non pour la ruine, mais pour la correction de notre peuple. » 2 Matthieu 6,12.

 

Quatrième sens de la souffrance : 

Dans l’ordre de la Rédemption, la souffrance elle-même est rédemptrice.

 

 La Rédemption s’est faite par la Passion et par la Croix du Christ. Le Christ est venu s’unir à ce qu’il y a de plus répugnant dans la condition humaine : la souffrance et la mort.

  En faisant ce choix, le Christ a lié la souffrance à l’amour. Dès lors, la souffrance et la mort se trouvent revêtues d’une puissance surnaturelle. On peut dire qu’avec la Croix du Christ, toute souffrance humaine s’est trouvée dans une situation nouvelle. En opérant la Rédemption par la souffrance, le Christ a élevé en même temps la souffrance humaine jusqu’à lui donner valeur de Rédemption. Tout homme peut donc dans sa souffrance participer à la souffrance rédemptrice du Christ. La souffrance n’est plus quelque chose de vain, d’inutile. Nous pouvons l’offrir.

  Ce n’est pas que la Rédemption du Christ soit incomplète. Aucun homme ne peut lui ajouter quoi que ce soit. Mais cela signifie que le Christ a ouvert sa souffrance rédemptrice à toute souffrance de l’homme. Il a accompli la Rédemption totalement, mais Il l’ouvre constamment dans l’histoire de l’homme à toute souffrance humaine. D’où les paroles de l’apôtre : « Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps qui est l’Eglise » 1 Co 6, 13.

 

Cinquième sens de la souffrance :  

Dans l’ordre du Royaume de Dieu, la souffrance est glorificatrice.

 

  St Luc écrit : « Il nous faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu » Actes 14,88. Et St Paul : « Nous sommes cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui. J’estime en effet que les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer à la gloire qui doit se révéler en nous. » Rm 8,17-18. Et dans une autre lettre : « Car la légère tribulation d’un instant nous prépare jusqu’à l’excès une masse éternelle de gloire. » 2 Co 4, 17-18. Enfin St Pierre : « Dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l’allégresse. » 1 P 4, 13. 

  Ainsi, la communion aux souffrances du Christ par nos propres souffrances est en même temps souffrance pour le Royaume de Dieu. Le Christ a choisi pour nous unir à Lui ce qui nous était le plus insupportable. Avec lui, mystérieusement, l’insupportable devient source de joie.

  

Sixième sens de la souffrance : 

Dans l’ordre de notre sanctification, la souffrance nous revêt de la présence et de la puissance du Christ.

 

  Le Christ meurt cloué sur la croix. Mais si en même temps dans cette faiblesse s’accomplit son élévation, cela signifie que les faiblesses de toutes les souffrances humaines peuvent être pénétrées de la puissance de Dieu qui s’est manifestée dans la Croix du Christ. Dieu a confirmé qu’il veut agir spécialement au moyen de cette souffrance que sont en eux-mêmes la faiblesse et le dépouillement de l’homme, et que c’est précisément dans cette faiblesse et dans ce dépouillement qu’il veut manifester sa puissance. C’est pour cela que l’apôtre Paul peut dire : « Je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ ». 2 Co 12,9 

  Notre faiblesse est ce qui nous amène à prendre conscience de nos limites et donc à renoncer à être seul à l’initiative de notre vie. 

  A travers les siècles et les générations humaines, on a constaté que dans la souffrance se cache une force particulière qui rapproche intérieurement l’homme du Christ, une grâce spéciale. C’est à elle que bien des saints doivent leur profonde conversion. Il faut aussi donner l’exemple des martyrs qui par leur sang ont bouleversé l’ordre du monde et des peuples qui ayant souffert témoignent d’une vitalité spirituelle particulière comme la Pologne ou l’Eglise de Corée. 

  Jean-Paul II le confirme ainsi : « le Christ, de par sa propre souffrance salvifique se trouve au plus profond de toute souffrance humaine et peut agir de l’intérieur par la puissance de son Esprit de Vérité, de son Esprit consolateur » (SD, 26). C’est pourquoi « la souffrance imprégnée de l’esprit de sacrifice du Christ est d’une manière irremplaçable la médiation et la source des bienfaits indispensables au salut du monde. Cette souffrance, plus que tout autre chose, ouvre le chemin à la grâce qui transforme les âmes. […] Les sources de la force divine jaillissent vraiment au cœur de la faiblesse humaine » (SD, 27). 

 

Conclusion  

  Si le chrétien ne craint pas la souffrance, s’il lui arrive d’être joyeux dans la souffrance, cela ne veut pas dire qu’il aime la souffrance. Sa joie vient seulement de ce qu’il sait que sa souffrance est communion à la Croix du Christ et qu’ainsi offerte, elle est source de bienfaits spirituels en ce monde et dans l’autre, pour lui-même et pour les autres, dans la communion des saints.