21 février 2016

L'INQUISITION CATHOLIQUE

Il existe trois inquisitions catholiques principales : 

1 L’Inquisition contre l’hérésie cathare, par Grégoire IX, à partir de 1229, confiée aux dominicains et aux franciscains. Elle dura un peu plus d’un siècle. 

2 L’Inquisition espagnole, par une bulle du pape Sixte IV, en 1478, contre les juifs faussement convertis. Elle s’achèvera en 1834. 

3 L’Inquisition du Saint-Office, dite Sainte Inquisition, à Rome, en 1542 contre la Réforme. Elle fut mise en sommeil dès le milieu du XVIIème siècle. 

  L’Inquisition catholique est synonyme d’intolérance, de bûchers, de tortures, d’ignominie. Cela c’est la légende noire. On est loin de la vérité. Le nom de la rose  d’Umberto Eco et le film qui en découla ont contribué à entretenir cette légende. Le développement des inquisitions catholiques est cependant le suivant : 

-  Longue période de tolérance contrairement aux autres pouvoirs religieux et politiques, y compris les républiques modernes.

- Situation devenant dangereuse et source de violences. 

- Intervention mesurée et pondérée de l’Inquisition catholique comparativement aux autre inquisitions. 

-  Récupération ultérieure de l'Inquisition catholique par les pouvoirs laïcs et nombreux abus (ex. chasse aux sorcières) 

-  Formation de la légende noire par les ennemis de l’Eglise, tels Voltaire et Michelet.

  Il importe de savoir ce qu’est réellement l’Inquisition catholique : ses causes, son contexte, ses manifestations et ses conséquences. L’équation : Inquisition = bûcher est réductrice et éloigne profondément de la vérité.

  

L’Inquisition languedocienne 

  L’hérésie cathare s’enracine dans le manichéisme. Cette doctrine se développe depuis des siècles et représente pour la société un véritable fléau. Les pouvoirs politiques laïcs l’ont combattue de façon sanglante (Perses, Romains, Byzantins …). Les cathares, eux, se déchaînent contre la foi catholique. Les rois d’Angleterre et de France répriment avec violence l’agression cathare. L’Eglise intervient donc après une longue période de tolérance non pour durcir la répression et inventer les bûchers, mais, au contraire pour temporiser, apaiser et introduire une plus grande justice et le sens de la miséricorde. Innocent IV et Alexandre IV ont ordonné de déposer les inquisiteurs qui avaient fait preuve de cruauté. Robert le Bougre, frère du roi Philippe Le Bel, et lui-même, ancien cathare, est condamné à la prison à vie pour avoir exterminé en un seul bûcher 180 hérétiques. Les peines faisaient l’objet de fréquentes absolutions et amnisties parce que l’objet de l’Inquisition languedocienne était d’abord la réconciliation. Les condamnés à la prison recevaient des congés, avaient droit à des vacances, ou même étaient définitivement libérés s’ils étaient malades, s’ils devaient soigner leur vieux père, ou si leurs filles ne pouvaient se marier en leur absence.  

  Bernard GUY, dans son Manuel, trace de l’inquisiteur ce beau portrait qu’il essaya de réaliser lui-même dans ses fonctions inquisitoriales : « Il doit être diligent et fervent dans son zèle pour la vérité religieuse, le salut des âmes et l’extirpation de l’hérésie. Parmi les difficultés et les incidents contraires, il doit rester calme, ne jamais céder à la colère ni à l’indignation. Il doit être intrépide, braver le danger jusqu’à la mort ; mais, tout en ne reculant pas devant le péril, ne point le précipiter par une audace irréfléchie. Il doit être insensible aux prières et aux avances de ceux qui essaient de le gagner ; cependant, il ne doit pas endurcir son cœur au point de refuser des délais ou des adoucissements de peine, suivant les circonstances et les lieux … Dans les questions douteuses, il doit être circonspect, ne pas donner facilement créance à ce qui paraît probable et souvent n’est pas vrai ; car ce qui paraît improbable finit souvent par être la vérité. Il doit écouter, discuter et examiner avec tout son zèle, afin d’arriver patiemment à la lumière. Que l’amour de la vérité et la pitié, qui doivent toujours résider dans le cœur d’un juge, brillent dans ses regards afin que ses décisions ne puissent jamais paraître dictées par la convoitise et la cruauté. » Jean GUIRAUDL’Inquisition médiévale, Tallandier, p.91 

  Au XIVème siècle, l’Inquisition pontificale s’efface. Elle glisse entre les mains des pouvoirs laïcs qui l’utiliseront pour leurs basses œuvres. C’est le cas de Philippe Le Bel avec les Templiers, des Anglais et des Bourguignons avec Jeanne d’Arc et de la justice royale laïque des parlements. Ainsi, après l’Edit de Fontainebleau de François Ier en 1544, 5000 vaudois sont massacrés en masse l’année suivante par les troupes royales sur ordre du Parlement de Provence. 

  De même, la répression sanglante de la sorcellerie dans l’ensemble de l’Europe (excepté l’Espagne) qui fera des dizaines de milliers de victimes, n’est pas le fait de l’Eglise ; Il est donc important de dénoncer l’amalgame entre l’Inquisition catholique des XIIIème et XIVème siècles et celle appliquée plus tard en France et à l’étranger par des pouvoirs laïcs où le fanatisme se fait jour et dont les historiens du XIXème ont fait une généralité . On est loin des quelques centaines de cathares exécutés dans le cadre de l’Inquisition languedocienne.

  

L’Inquisition espagnole

  Les juifs avaient émigré nombreux dans cette terre d’asile mais ils avaient fini par s’emparer de pans importants du pouvoir de l’Etat et même de l’Eglise en se faisant passer pour convertis. Ils se servaient de ces pouvoirs dominants pour « condamner très souvent ouvertement la doctrine de l’Eglise et contaminer de leur influence judaïque la masse totale des croyants chrétiens » selon l’historien juif Cecil ROTH. De telle manière, note Ludwig VON PASTOR dans Histoire des Papes  qu’ « était en jeu l’existence même de l’Espagne chrétienne ». Il y avait donc lieu de se défendre. L’Inquisition espagnole produisit, elle aussi, des bûchers mais bien moins qu’on ne l’a dit. Selon F. BRAUDEL, elle fit un « nombre relativement limité de victimes » estimé à 1500 sur plusieurs siècles par J. DUMONT. On est très loin des inquisitions d’autres pouvoirs religieux et politiques, notamment modernes et contemporains. Evidemment, il n'est pas question d'adhérer, en aucune façon, à cette pratique violente qui, malheureusement, correspond à des moeurs anciennes encore d'usage à l'époque.

  L'Inquisition espagnole doit cependant être distinguée de l'Inquisition précédente. C'est une inquisition appropriée par le pouvoir politique et qui échappe finalement au pouvoir du pape. Bartolomé BENNASSAR, dans L'Inquisition espagnole, explique qu' " il apparaît clairement que cette nouvelle institution est bien l'affaire des rois d'Espagne et non du pape qui s'est laissé surprendre au début et a manifesté ensuite, bien des fois, mais sans grande énergie, ses réserves ou son opposition. En 1518 il était déjà trop tard : au moment où se déclenchait la grande crise allemande, le pape avait-il les moyens de s'opposer au roi d'Espagne devenu Empereur ? Poser la question c'est y répondre."

  Après sept siècles de domination musulmane et de division, l'Inquisition espagnole a été , en fait, un instrument de la monarchie espagnole pour réaliser  une unité de la population.

  Question posée à Jean DUMONT : D’où vient la légende noire de l’Inquisition, d’où provient le fait que l’Inquisition évoque les autodafés, la torture, les cachots, etc. ?

  Réponse : « C’est vraiment le genre de préjugé entièrement fabriqué ! J’ai habité Séville pendant vingt ans. En 1980, j’y ai vu arriver un grand historien espagnol Antonio Dominguez Ortiz, qui voulait faire une étude sur les autodafés de l’Inquisition de Séville au XVIIème. Il a passé du temps à lire toute la documentation qui pouvait subsister sur le sujet, dans tous les domaines, par tous les témoins, etc. Il a découvert des choses pour lui incroyables jusqu’alors, qu’il explique dans un livre publié en 1981, et où il fait la lumière par rapport à tout ce qu’on a pu raconter sur les prisons de l’Inquisition où l’on mourait disait-on dans la pourriture et dans la folie, mangé par les rats,… parce que, bien entendu, c’était la prison à perpétuité … Or, les peines de prison perpétuelle et de prison irrémissible dans l’Inquisition aussi bien française qu’espagnole, sont des formules scolastiques, la réalité n’étant pas du tout cela ! La prison perpétuelle correspond en fait à un emprisonnement de cinq ans maximum, et la prison irrémissible, qui est la plus grave, à un emprisonnement de huit ans maximum. D’autre part, comment se passait cet emprisonnement ? Dominguez Ortiz en est tombé à la renverse, ayant devant les yeux les vrais documents. Dans la prison inquisitoriale d’exécution des peines de Séville, les prisonniers ne se servaient de la prison que comme d’un hôtel de nuit : ils avaient le droit de sortir tous les jours, depuis le lever du jour jusqu’au coucher du soleil, pour se promener dans la ville et vaquer à leurs affaires. Dominguez a voulu contrôler si ce n’était pas un hasard extraordinaire et il s’est aperçu que, par exemple à Grenade, c’était exactement la même chose : la prison inquisitoriale de Grenade était une prison ouverte entièrement de jour. Les chambres n’étaient pas du tout des cachots abominables : à Séville c’étaient des chambres individuelles, avec leurs petites cours-jardins personnelles ! Travaillant sur le cas des prisonniers de l’Inquisition à Séville, il a constaté que cette liberté des prisonniers avait des conséquences extraordinaires. Une première d’ordre fiscal : comme ils étaient juridiquement des prisonniers, ils ne payaient pas la TVA de l’époque qui s’appelait l’alcabala. Ce qui fait qu’ils avaient un avantage extraordinaire pour toutes les affaires qu’ils traitaient pendant leurs sorties quotidiennes et que comme cela marchait très bien, comme ils avaient un bon hôtel gratuit d’où ils sortaient tous les jours, ils désiraient y rester ! C’est invraisemblable, et pourtant même après la durée normale de leur peine, ils insistaient pour rester dans la prison de l’Inquisition ! Voilà ce que l’étude des documents et notamment des textes notariaux de l’Inquisition espagnole permet d’établir. Mais qui, des historiens français a été lire ces textes du XVème ? Personne ! Alors, ils répètent toujours les mêmes choses depuis Voltaire. Repentance, p.283-285 

  Ce qui montre, dans cette inquisition, qu’il ne s’agit pas d'une volonté de l'Eglise elle-même de s’en prendre à la religion juive en tant que telle, c’est que, dans le  même temps, les juifs expulsés étaient accueillis sur les terres des papes d’Avignon avec la liberté de culte.

  

L’Inquisition du Saint-Office

  Comme les deux inquisitions catholiques précédentes, la languedocienne et l’espagnole, elle fut, dans un pays particulier, la légitime défense, italienne cette fois, contre une agression violente : celle de la première Réforme qui, de l’Angleterre à l’Allemagne, en passant par la France, la Suisse et tout le nord de l’Europe, massacrait et détruisait, au point de dépasser largement, note R. PERNOUD, les destructions futures de la Révolution. On estime à une quinzaine les victimes de cette inquisition. A la même époque, CALVIN, en 1535, à lui seul fait brûler une soixantaine de sorcières à Genève (sur 2 à 3000 habitants). Malheureusement, cette Inquisition romaine eut lieu au cours d’une période très trouble où l’autorité des papes était concurrencée par des influences diverses. Elle dévia, par exemple, vers le procès de Galilée alors que celui-ci était pourtant un ami personnel du Pape Urbain VII qui le prendra sous sa protection. 

  Il y a donc un paradoxe. Le mot « inquisition » est attaché à l’Eglise comme symbole d’intolérance et d’obscurantisme alors qu’elle a fait preuve d’humanité et de modération comme aucune autre institution au cours de cette longue période. Ce qui montre que l’Inquisition n’est pas une armée de bourreaux et de policiers, c’est qu’elle est confiée aux frères des deux ordres mendiants qui venaient tout juste d’être créés dans l’esprit de l’amour et de la miséricorde. Rappelons aussi que Saint Louis assura son concours à l’Inquisition.

 

  Marc BLOCH (grand historien laïc fusillé par les allemands) : « Les grandes ténèbres du Moyen-Age sont surtout celles de notre ignorance »

 


20 février 2016

INQUISITION ET TORTURE

  La torture est une pratique universelle largement répandue comprenant des degrés divers, atténués ou extrêmes. Elle ne fait pas partie de l’apport de l’Eglise. Bien, au contraire, l’influence du christianisme a participé grandement à faire reculer cette pratique, comme d’ailleurs les autres formes de violence. L’originalité de l’enseignement de l’Eglise est d’exhorter à l’amour, à la paix, au pardon, au respect de la dignité humaine il existe une longue tradition ecclésiastique contre l’usage de la torture alors que celle-ci était d’usage courant dans les justices séculières. En 886, le pape Nicolas Ier déclarait que ce moyen « n’était admis ni par les lois humaines ni par les lois divines ». -H.MAISONNEUVE, L’Inquisition, p. 160-

  Pourtant, l’Eglise est confrontée à des contextes et à des évènements qui peuvent l’amener à composer avec son époque jusqu’à admettre des pratiques –à tort ou à raison- qui ne viennent pas d’elle. Elle-même, est traversée par l’évolution des mœurs et des mentalités du monde. Comme toute institution, elle est marquée par son temps. Or, au XIIIème siècle, le développement du droit romain provoque le rétablissement de la torture dans la justice civile. C’est l’université de Bologne, première université indépendante de l’Eglise, qui rétablit le droit romain et, avec lui, son usage de la torture -Histoire du Christianisme Magazine(HCM) n°7, p.9- « Il est juste de noter que la torture se pratique couramment à cette époque dans les juridictions laïques » -J.L. BIGET, H.C.M. n°21, p. 57-

  C’est là aussi qu’il faut éviter le péché majeur de l’histoire : l’anachronisme. On ne juge pas des mœurs d’hier selon les critères d’aujourd’hui. La sensibilité du XXème siècle n’existait pas au Moyen-Age. Le rapport de l’homme médiéval à la souffrance est différent du nôtre. Celle-ci est  bien mieux acceptée et mieux supportée. Le principe de la torture ne révolte pas comme de nos jours. 

  C’est dans ce contexte, complété par l’état d’une société délabrée et gravement menacée par les hérésies et sectes de toutes sortes, notamment celle des cathares qu’il faut comprendre la légalisation de la torture par Innocent IV (1252), Alexandre IV (1259) et Clément IV (1265). 

  Les conditions sont précises et l’usage doit être modéré et limité. Par décision du Pape Clément V (1311), l’inquisiteur ne peut l’ordonner seul : la torture doit faire l’objet d’un jugement spécial auquel participe l’évêque ou son représentant. Si elle est ainsi décidée, il est interdit à l’inquisiteur de la faire pousser jusqu’à la mutilation ou à la mise en danger de mort. -J. DUMONT, L’Eglise, au risque de l’histoire, p. 215- 

  L’emploi de la torture n’a pas été fréquent. Depuis deux siècles, il existe une légende noire de l’Inquisition réduisant celle-ci aux clichés de la torture et des bûchers. Galilée, par exemple, n’a jamais été brûlé vif, ni torturé comme cela est souvent répété. L’historien danois HENNINGSEN relate que contrairement à toutes les institutions judiciaires de l’époque, l’Inquisition n’utilisait pas habituellement la torture. Non seulement parce que « Ecclesia abhoret a sanguine » (L’Eglise a horreur du sang) mais aussi parce que « l’Inquisition se montrait sceptique sur la valeur de la torture comme moyen pour obtenir des preuves. » -Trente-Jours, juin 1990, p. 69- L’historien protestant LEA, connu pour être très hostile à l’Inquisition écrit qu’ « il est digne de remarquer que dans les fragments de procédure inquisitoriale qui nous sont parvenus, les allusions à la torture sont rares ». -Hist. de l’Inquisition au Moyen-Age-. Elle est même rarissime dans l’Inquisition espagnole. 

  Il importe enfin de ne pas attribuer à l’Eglise les excès de l’Inquisition dus aux souverains qui ont détourné à des fins politiques le tribunal de la foi comme ce fut le cas pour les Templiers par Philippe le Bel ou le procès de Jeanne d'Arc par les Anglais et les Bourguignons. Même remarque en ce qui concerne la chasse aux sorcières de la fin du XVème jusqu’à la fin du XVIIème, phénomène principalement laïc et aussi protestant, encouragé par Luther et Calvin.