( Article complété le 26/11/2017) 

 

  Parmi les nombreuses légendes qui circulent sur le Moyen Age le mythe de la Terre plate tient une place de choix. Dans un lycée privé, une enseignante en français, par exemple, affirme en plein cours que : « L’Eglise a enseigné que la Terre était plate. C’était sa doctrine malgré que l’inverse ait été démontré ». Voici également deux extraits de copies d’élèves de terminales qui l’illustrent. Le premier nous apprend qu’ « Au XVème siècle, l’opinion commune pensait que la Terre était plate pour que les hommes puissent marcher dessus. Or certains se sont aperçus qu’il n’en était pas ainsi. On n’a pas voulu les écouter. Ces hommes ont été châtiés bien que l’on sache aujourd’hui qu’ils avaient raison ». Selon le deuxième extrait, « Au Moyen Age, l’Eglise faisait la chasse aux savants qui soutenaient que la Terre est ronde ». D’autres expliquent aussi que Christophe Colomb a été confronté à des autorités religieuses qui ne voulaient pas admettre que la Terre puisse être ronde.

  Ces idées sont très répandues dans les milieux scolaires bien qu’elles soient totalement fausses. Jamais l’Eglise n’a enseigné que la Terre est plate et jamais elle n’a poursuivi et fait exécuter les savants qui soutenaient le contraire. Au Moyen Age, on sait que la Terre n’est pas plate. La Bible elle-même qui ne donne pas d’enseignement sur le sujet fait allusion à la rotondité, par exemple, en Isaïe 40,22 : « Il trône au-dessus du cercle de la Terre ». Le terme « chûg » est traduit par sphère, voûte, globe selon d’autres traductions.

  La connaissance que la Terre est ronde remonte à l’Antiquité. Elle est présente chez PYTHAGORE, PARMENIDE et EMPEDOCLE. On en trouve une démonstration chez ANAXAGORE (-500-428), chez ARISTOTE (-384-322) et chez PTOLEMEE (100-170). Dans le Traité du Ciel, ARISTOTE écrit : « Quant à sa forme, elle est nécessairement sphérique ».

  Etablie par les grecs, elle ne sera pas remise en cause par les  grands penseurs médiévaux. Les Noces de Philologie et de Mercure, écrit vers 420 par MARTIANUS CAPELLA et qui va connaître une large diffusion au Moyen Age, affirme sans ambages : la Terre n’est pas plate, elle est ronde. La rotondité est affirmée de nombreuses fois dans l’œuvre de saint AUGUSTIN (354-430) et de saint Thomas d’AQUIN (1225-1274). BEDE Le Vénérable (VIIIème siècle) et Scot ERIGENE (810-877) sont catégoriques : la Terre est ronde. Hildegarde de BINGEN (1098-1179) dessine à plusieurs reprises la Terre sous la forme d’une sphère. Joannes de SACROBOSCO (anglais, XII-XIIIème siècle) est l'auteur d'un traité : La Sphère,  très diffusé dans les universités médiévales. Plus tard, le cardinal Pierre d’AILLY (1350-1420)  produit une vaste compilation du savoir antique où la notion de rotondité de la Terre, garantie par l’autorité d’ARISTOTE, est tenue pour prouvée. Il y est dit qu’un même océan baigne les rivages d’Espagne et ceux d’Asie. Certes, il existe deux ou trois auteurs  tels LACTANCE (265-345) et COSMAS (VIème siècle) pour soutenir l’idée opposée, mais ils ne sont pas suivis et même ignorés. Il n’est pas honnête de citer deux ou trois auteurs de second plan tout en ignorant des centaines d’autres qui affirment le contraire.

  Le dogme médiéval de la Terre plate est une invention de penseurs modernes comme il y en a malheureusement beaucoup d’autres pour dépeindre le Moyen Age sous un aspect sombre afin de faire apparaître l’époque moderne sous une lumière plus éclatante.

  Au XVème siècle, autre preuve : les globes terrestres existent déjà avant la découverte de l’Amérique ! Christophe COLOMB (1452-1506) s’appuie sur le livre du cardinal d’AILLY pour entreprendre des calculs sur la largeur de cet océan qui séparerait l’Espagne de l’Asie. Son but est de chercher la route de la Chine et de l’Inde par l’Occident. La distance serait moins longue que par l’Afrique. En fait, COLOMB se trompe sur ses calculs et conclut qu’ « entre la fin de l’Orient et la fin de l’Occident il n’y a qu’une petite mer ». Devant les experts de l’université de Salamanque, chargés de juger si le projet pouvait être soutenu par le roi d’Espagne, il avait surestimé l’étendue de l’Asie et sous-estimé la distance par l’océan situé à l’Occident. Grâce à cela, le voyage n’était plus trop long pour les bateaux de l’époque.

  Cette croyance populaire actuelle que le Moyen Age pensait que la Terre n’était pas ronde a été soigneusement distillée par la réécriture de l’histoire au XIXème siècle. C’est le romancier américain Washington IRVING  qui invente en 1828 de toutes pièces la scène où COLOMB doit se défendre contre un soi-disant obscurantisme des experts de Salamanque incapables d’admettre que la Terre fût ronde. En France, LETRONNE (1787-1848), professeur au Collège de France, dans la Revue des deux mondes, avance l’idée d’un dogme de la Terre plate chez les Pères de l’Eglise. Victor HUGO reprend à son tour le mythe de la Terre plate dans un discours contre les écoles catholiques. L’idée se diffuse ensuite dans les manuels scolaires jusqu’à nos jours.

  Jacques HERS, dans Le Moyen Age, une imposture (1992), pages 218-219, apporte les précisions suivantes : « Nous sommes persuadés de voir dans cet affrontement le symbole d’une lutte entre l’obscurantisme clérical du Moyen Age et la pensée moderne. Or, les hommes de Salamanque étaient de véritables savants et, dans ce domaine propre, COLOMB fait plutôt figure de charlatan. Comment peut-on prétendre ou suggérer que ces universitaires et hommes d’Eglise niaient la possibilité d’arriver en Chine  par l’ouest ? Ils disaient simplement que la distance, du Portugal au Japon, était certainement plus grande que ne l’affirmait le Génois. Et ils avaient cent fois raison : COLOMB avait honteusement triché, choisi, parmi les écrits des anciens, les chiffres les plus favorables, trituré ses calculs, oublié certains paramètres ; au total, il disait devoir naviguer pendant 750 lieues alors que la distance réelle est, au mieux, de 3300 lieues ! En fait, son projet était complètement irréalisable. Refuser de le suivre n’était absolument pas une marque d’intolérance ou d’obscurantisme ».

  Le film de Ridley SCOTT (1992) : 1492 : Christophe Colomb, avec Depardieu comme acteur, propage les mêmes clichés d’obscurantisme au sujet de l’Espagne et de l’Eglise et se fait l’écho de la légende moderne du dogme médiéval de la Terre plate : « Le bûcher pour moins que cela … tellement de mensonges depuis des siècles … on vous a dit que cela était plat … apparaît alors l’image d’un bûcher … puis un religieux s’exprimant à propos de Christophe Colomb : cet hérétique ». Toute cette mise en scène dans le film a pour but de faire croire que Christophe Colomb en soutenant que la Terre est ronde prenait des risques qui pouvaient mettre sa vie en péril face aux autorités de l’époque.

NB : C’est MAGELLAN, de 1519 à 1522, qui effectua le premier le tour de la Terre.

 

Bibliographie

Jeffrey RUSSELL, historien américain, Inventing the Flat Earth (1991)

Michel HEBERT, L’Histoire n°159 (Oct.1992)

Vincent BADRE, L’histoire fabriquée : Ce qu’on ne vous dit pas à l’école (2012)