Dans la messe de Paul VI, les fidèles peuvent être invités à transmettre la paix par un geste particulier à la personne la plus proche. Ce geste peut être celui de tendre ses deux mains ou de donner une accolade en inclinant la tête. En l’absence de consignes bien définies, ce geste a pris la forme d’une poignée de main. Ensuite, au fil des années, l’habitude s’est prise de le multiplier avec toutes les personnes qui nous entourent et même davantage. Ce qui ne devait être qu’un moment, intense, mais bref, a pris de l’ampleur. Il est même assez souvent accompagné d’un chant. Le résultat, c’est que ce geste a perdu de son contenu spirituel et de sa véritable saveur. Il arrive fréquemment qu’on le donne à une personne qui ne vous regarde déjà plus parce qu’elle cherche un peu plus loin quelqu’un avec qui elle reproduira le même geste rapide. Cette attitude peut être source d’une vraie blessure dans le cœur dans la mesure où vous vivez profondément ce que vous faites et que c’est bien la Paix du Christ que vous vous apprêtez à donner. Il n’est pas possible, en effet, de transmettre la Paix du Christ si on ne donne que sa main et si le cœur et le regard sont absents. Si je veux  vraiment donner et recevoir la Paix du Christ, alors je prends le temps de le faire avec foi et amour. Le Christ ne se donne pas à moitié. Si je veux être cohérent avec le sens profond de ce rite, je vais l'accomplir de tout mon cœur, de toute mon âme en regardant l’autre, en l’accueillant et en réalisant un beau geste d’amour avec mes mains.

  Au cours du synode sur l’Eucharistie (Oct. 2005), les évêques se sont penchés sur cette question. La proposition 23 dit : « Le salut de paix, dans certains cas, prend un poids qui peut devenir problématique, lorsqu’il se prolonge trop ou suscite même de la confusion précisément avant de recevoir la communion. » La Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements a publié  en juin 2014 une circulaire approuvée par le Pape François pour clarifier la signification et la pratique de ce rite. En voici les principaux éléments :

Sens théologique

  « Le signe de la paix se réfère à la contemplation eucharistique du mystère pascal. C’est le baiser pascal du Christ présent sur l’autel. Il est l’expression de l’Eucharistie, sacrement de la paix ». C’est la Paix du Seigneur lui-même qui se communique.

Recommandation

  Benoît XVI, dans l’exhortation post-synodale Sacramentum caritatis, de février 2007 au n°49 : « Il a paru opportun -aux évêques- de modérer ce geste, qui peut prendre des expressions excessives, suscitant un peu de confusion dans l’assemblée juste avant la communion. Une sobriété est nécessaire pour maintenir un climat adapté à la célébration, par exemple en limitant l’échange de la paix avec la personne la plus proche. »

Importance de cette question

  Selon la circulaire, « il s’agit d’un point très important ». Nous sommes invités « à prendre soin de ce rite et à accomplir ce geste liturgique en faisant preuve de sens religieux et avec sobriété ». L’intention est de « mieux exprimer la signification du signe de la paix et à réglementer les expressions excessives qui provoquent la confusion dans l’assemblée liturgique avant la communion ». « Lorsque l’échange de la paix est accompli de la manière qui convient entre les personnes, le sens et l’expression du rite lui-même en sont enrichis ».

   Le document insiste sur la « nécessité de proscrire définitivement certains abus » :

- 1 « L’introduction d’un chant pour la paix ».

- 2 « Pour les fidèles, le fait de se déplacer pour échanger entre eux le signe de la paix ».

- 3 « Pour le prêtre, le fait de quitter l’autel pour donner la paix à quelques fidèles ».

- 4 « Le fait que le geste de la paix soit l’occasion d’exprimer des congratulations, des vœux de bonheur ou des condoléances aux personnes présentes, dans certaines circonstances ».

  Pourquoi une telle sobriété est-elle demandée ?

  Afin de mieux comprendre, replaçons-nous dans le déroulement de la célébration. Nous venons de vivre la prière eucharistique. Celle-ci est offrande, sacrifice, louange, résurrection, rédemption, glorification du Christ. Jésus est là, présent. C’est le sommet et la source de notre vie chrétienne. Cela requiert tout notre cœur et toute notre attention. Vivre en vérité ce moment, c’est être orienté avec tout son être vers la Présence qui est à l’autel. C’est déjà le cœur à cœur de la communion qui se prépare. Chacun va recevoir l’hôte divin. Le sentiment qui s’impose est celui de l’amour et de l’adoration. « Je voudrais raviver cette admiration eucharistique » s’écriait Jean-Paul II dans l’encyclique Ecclesia de Eucharistia de 2003.

  Voilà pourquoi le rite de la paix ne doit pas prendre trop d’ampleur ni dans le temps ni dans l’espace. Il s’agit d’éviter une rupture dans cette démarche du cœur en profonde communion déjà avec la Présence du Christ à l’autel. Il ne doit pas, par son ampleur, nous détourner de la Présence qui est là.

  Pourquoi limiter l’échange de la paix avec la ou les personnes les plus proches ?

  La phrase que l’on est invité à dire est « la Paix du Christ soit avec vous ». Si j’ai vraiment reçu la Paix du Christ par mon voisin, je n’ai pas besoin de la recevoir plusieurs fois. Vouloir multiplier les échanges, c’est faire comme si le premier n’avait pas suffi. Il est préférable de donner la Paix du Christ à une ou deux personnes seulement, avec tout son cœur, en prenant le temps de se regarder, plutôt que de se dépêcher et de bâcler ce geste « sacré » pour passer à une autre personne puis encore à une autre et ainsi de suite. C’est bien la Paix du Christ que nous donnons et non notre propre paix. Le but n’est pas de donner une poignée de main, de se saluer ou d’en rester au témoignage de sa propre affection. A Rimini, en 1990, le cardinal Ratzinger avait dit : « Ce n’est pas d’une Eglise plus humaine dont nous avons besoin mais d’une Eglise plus divine ». Normalement, après avoir partagé avec une ou deux personnes la Paix, le cœur rempli d’amour pour le Christ se tourne alors vers l’autel et ne le quitte plus des yeux jusqu’au moment de la communion.

  Pourquoi le prêtre doit-il demeurer à l’autel ?

  Un commentaire de la Conférence épiscopale américaine (2000) précise qu’il s’agit « de ne pas rompre l’harmonie et l’élan du rite eucharistique ». Les explications précédentes s’appliquent donc autant sinon plus au prêtre lui-même. En outre, il n’est pas convenable et cohérent que la proximité visible, à ce moment-là, entre le Christ et le prêtre soit ainsi brutalement interrompue lorsque celui-ci quitte l’autel et semble ainsi « abandonner » la Présence réelle c’est-à-dire le Christ Lui-même pour échanger à son tour quelques signes de paix dans la nef avec des fidèles. Il est important que l’attention des fidèles ne soit pas détournée de la Présence à l’autel de Celui qui vient si humblement s’offrir à nous. Même si le Prêtre représente le Christ, même s’il est « un autre Christ », en quittant l’autel pour descendre la nef, il attire vers lui les regards et les détourne de la direction où se trouve le Christ. Il y a là comme une contradiction avec ce que la liturgie nous fait vivre en ce moment précis : être tout entier tourné vers le Christ pour se préparer à le recevoir. "Tous, dans la synagogue, tenaient les yeux fixés sur Lui." Luc, 4,20 " Les regards fixés sur Jésus qui est le commencement et le terme de notre foi." Hébreux, 12,2

   Pourquoi ne pas ajouter un chant pour la paix ?

  Toujours pour la même raison. Cela donne de l’ampleur à un moment de la liturgie qui doit demeurer orienté vers la communion. Notre attention ne doit pas être détournée de l’essentiel, c’est-à-dire du Christ Lui-même. Prendre quelques secondes pour se pencher vers son voisin le plus proche et échanger profondément avec lui la Paix du Christ qui nous habite ne provoque pas de rupture dans cette relation privilégiée au Christ si on revient aussitôt vers Lui. Par contre, la multiplication des échanges, peut produire une confusion et nuire à ce moment de grâce en remplaçant finalement ce qui est divin par ce qui est humain. En outre, le chant pour la paix qui ne fait pas partie de la liturgie prend alors la place de l’Agneau de Dieu qui, lui, en fait partie. Or, l’Agneau de Dieu est une prière de miséricorde, belle et simple, qui est faite pour nous préparer à recevoir le don immense de l’Eucharistie en nous aidant à poser un acte d’humilité et de pauvreté. C’est un préjudice spirituel que d’en être privé.

  Une précision à propos de l’usage de ce rite : il s’agit d’un geste optionnel. « On peut l’omettre et, parfois, il doit être omis. »

  Des efforts devront tôt ou tard être entrepris indique la circulaire : « Il serait bon dans l’avenir de changer la manière de donner la paix, de remplacer les gestes familiers et les salutations profanes par des gestes appropriés », « de préparer des catéchèses liturgiques sur la signification du rite de la paix et sur la manière adéquate de l’accomplir ».

  Le document conclut en parlant d’ « un geste humain élevé jusqu’à la sphère du sacré ».